Papa Wemba: 10 ans dans l’au-delà

Au panthéon de la rumba congolaise, le nom de Papa Wemba renvoie d’abord à celui d’un artiste extrêmement populaire, dans son pays comme à l’échelle du continent. À la fois avant-gardiste et gardien du temple, il faisait partie des figures africaines incontournables sur la scène internationale. RFI Musique revient sur sa carrière à travers cinq albums majeurs à l’occasion des dix ans de sa disparition, survenue le 24 avril 2016 à Abidjan où il se produisait.
Franco présente Papa Wemba à Paris – 1980
Les informations se bousculent sur la pochette du 33 tours qui date de 1980. D’un côté, la mention « Franco présente Papa Wemba à Paris » explicite d’emblée le soutien du « Grand maître » de la rumba zaïroise (la République démocratique du Congo s’appelle encore le Zaïre) au jeune chanteur, cofondateur de Zaiko Langa Langa. De l’autre, sous le nom de l’artiste figure une précision : « chef coutumier du village Molokai », désignant quelques avenues d’un quartier de Kinshasa érigées en communauté, en référence à la République de Kalakuta du Nigérian Fela à Lagos.
Plus bas, l’indication « Et l’orchestre Viva la Musica » témoigne de l’influence du maestro de la salsa, Johnny Pacheco, éminent membre du collectif Fania All Stars venu se produire au Zaïre en 1974 en marge d’un combat de boxe resté légendaire. Enfin, la formule « Dindon griffé » qui fait allusion à une danse rappelle une autre dimension de Papa Wemba, surnommé « le prince de la sape » : à travers ce goût de la mode, des vêtements chics dans un pays où beaucoup vivent dans la misère, il faut voir « une critique de la société, comme l’était le mouvement punk en Europe », analyse David Van Reybrouck dans l’ouvrage Congo, une histoire.
Enregistré à Paris, l’album n’est pas le tout premier de Jules Shungu Wembadio (l’identité de Papa Wemba à l’état civil), mais il contient le titre « Analengo » considéré comme un succès fondateur de sa carrière, bien au-delà des frontières de son pays.
Papa Wemba – 1988
Pour servir ses ambitions, Papa Wemba décide de s’installer en France à la fin des années 80. À cette époque dans son pays, il est incontournable et sa discographie s’est enrichie d’au moins une dizaine d’albums, personnels ou partagés. Sa collaboration, le temps d’un 45 tours avec le Français Hector Zazou en 1983, lui a ouvert d’autres horizons – tout comme son rôle principal dans la comédie romantique La Vie est belle de Mweze Ngangura et Benoît Lamy en 1987.
Le chanteur congolais saute le pas, en revisitant sept titres phares de son répertoire comme « Analengo », « Bakwetu » ou « Esclave » : sous la direction du Français Martin Meissonnier, remarqué pour ses collaborations avec des artistes africains tels que King Sunny Ade et Ray Lema, il enregistre donc un disque qui tranche avec ses projets précédents. L’approche est différente, la production aussi.
Longuement préparé et travaillé en studio, le résultat qualifié de « rumba rock » contient aussi des sons de synthétiseurs caractéristiques de l’époque : celle des premiers tubes de la world music comme « Yeke Yeke » de Mory Kanté ou « Scatterlings of Africa » de Johnny Clegg.
Emotion – 1995
Après avoir développé sa carrière au Japon où sa musique a suscité d’improbables vocations, Papa Wemba rejoint le label Real World fondé par Peter Gabriel, ancien membre du groupe Genesis qui a mis sa notoriété au service des musiques du monde. La star britannique emmène le Congolais sur sa tournée mondiale Secret World en 1993 et lui propose dans la foulée d’enregistrer dans ses studios à Bath l’album Emotion. Encore une fois, celui qui est une star à Kinshasa prend le risque de bousculer les codes de la rumba que son public originel a l’habitude d’entendre. « Son option artistique la plus fascinante est d’avoir choisi Stephen Hague comme producteur […], louangé pour son travail auprès des Pet Shop Boys, Erasure et New Order », souligne le livret du CD.
La voix du chanteur est placée au centre, dans des arrangements proposés par son compatriote Lokua Kanza qui privilégient la clarté sonore (d’autres pointures ont été conviées : Jean-Philippe Rykiel, Maïka Munan…). Avec des morceaux comme « Show Me The Way », « Yolele » ou encore la reprise de « Fa Fa Fa Fa (Sad Song) » d’Otis Redding, l’album Emotion devient la carte de visite internationale de Papa Wemba.
Somo Trop – 2003
Février 2003. Papa Wemba est arrêté en région parisienne, accusé « d’aide au séjour irrégulier en bande organisée » : pour son concert en France, 90 de ses compatriotes étaient arrivés à l’aéroport avec des visas de musiciens, mais « sans instrument », selon la présidente du tribunal correctionnel de Bobigny. Libéré sous caution après plus de trois mois de détention à Fleury-Mérogis, il enregistre Somo Trop. Le disque porte la trace directe de cet épisode : dans « Numéro d’écrou », il affirme que « Dieu est venu [lui] rendre visite ».
Ce double album ferme la parenthèse de cette double carrière que Papa Wemba a menée depuis la fin des années 80, entre les scènes occidentales et son pays. Sur les 17 morceaux approchant les deux heures de musique, il fait coexister Viva la Musica, sa formation historique, ainsi que Nouvelle Écrita, créée à la fin des années 90. Musicalement, l’ensemble revient vers des formats familiers au public congolais.
Près d’une cinquantaine d’intervenants sont venus apporter leur contribution : des instrumentistes comme les Camerounais Patrick Bebey ou Guy Nsangué, mais aussi des chanteurs et animateurs à l’image Djuna Djanana, le père de Gims et Dadju.
Maître d’école – 2014
En juin 2014 paraît Maître d’école, un double album élaboré entre Kinshasa et Paris. Le titre renvoie implicitement au rôle exercé par Papa Wemba sur la scène congolaise depuis près de quatre décennies. Ses différents orchestres ont servi de centre de formation pour plusieurs générations de musiciens et chanteurs.
À 65 ans, le chanteur qui a fait voyager la rumba congolaise à travers différents univers opte sur ce projet pour un retour aux fondamentaux, sans artifice dispensable, en remettant la guitare et les voix au centre du jeu, entre retrouvailles et transmission. « Sa voix unique caresse les mélodies douces d’un album inattendu, qui marie les talents croisés de Jossart Nyoka Longo (leader de Zaïko Langa Langa, NDR), Barbara Kanam, JB Mpiana et de la chanteuse malienne Nana Kouyaté, choriste de Salif Keita », écrit Amobé Mévégué au verso de la pochette.
L’image laissée par Maître d’école est celle d’un testament musical. Deux ans plus tard, le 24 avril 2016 au petit matin, Papa Wemba s’effondrait sur scène à Abidjan lors du Festival des musiques urbaines d’Anoumabo (Femua) organisé par Magic System. Fidèle à la scène, jusqu’au dernier souffle.



